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La vie du Camp - Un Camp dur ?
Argent et matériel des internés démunis

Lors de leur arrestation, il arrive que les nomades abandonnent leur roulotte – et donc leur matériel –, les gendarmes n’ayant aucun moyen matériel de les transporter jusqu’au camp. Ce matériel abandonné est perdu définitivement pour les nomades. C’est ce qui arrive par exemple à Mme JEGOUZO, dont la roulotte a été mise à sac suite à son abandon à La Chevallerais. Cependant, tous ne perdent pas leur matériel lors de leur arrestation. La majorité des nomades parviennent à amener leurs roulottes à La Forge, où ils sont autorisés à y loger. Ils sont alors, en quelque sorte, des privilégiés puisqu’ils peuvent continuer à vivre en famille dans leur propre habitat, alors que ceux qui ont dû abandonner leurs roulottes vivent dans des dortoirs. Mais ces privilégiés ne le restent pas longtemps. En effet, lors du transfert des nomades à Choisel, les roulottes partent avec leurs propriétaires vers le nouveau camp ; mais les internés n’ont plus l’autorisation d’y vivre, devant tous logés en dortoirs. Et, lors du retour des nomades à La Forge, les roulottes n’accompagnent pas leurs propriétaires, restant à Choisel. Ainsi, en septembre 1941, tous ont perdu leur habitat et leur matériel.

En sus de leurs biens matériels, les nomades internés perdent aussi leur argent. Dans un premier temps, ils sont autorisés à garder leur argent sur eux ; mais plus aucune allocation ne leur est versée dès lors qu’ils sont internés. Puis, finalement, ils ne sont plus autorisés à garder leur argent, devant le déposer au bureau du gestionnaire du camp, probablement là encore en conséquence de leur renvoi à La Forge.

Un ravitaillement problématique

Non seulement les nomades internés se retrouvent petit à petit démunis, mais ils doivent aussi subir les problèmes de ravitaillement rencontrés par le chef de camp. Comme tous les autres internés, les nomades sont soumis au rationnement alimentaire. Et cette mesure est d’autant plus forte pour eux que, à la différence des autres internés, les nomades ne peuvent guère recevoir de colis de la part de leurs familles, celles-ci étant aussi internées.

Cependant, de nombreux problèmes sont rencontrés par le chef de camp et ses collaborateurs dans l’organisation du ravitaillement du camp. Une des causes de ces problèmes est l’absence de crédits ; comme nous l’avons vu précédemment, les relations entre les fournisseurs et le personnel administratif du camp s’en trouvent perturbées, et ce durant toute l’existence du camp. Une deuxième cause à ces problèmes est la non-possession de tickets de rationnement chez la grande majorité des internés : le gestionnaire du camp ne peut pas, sans tickets, obtenir les quantités de nourriture qui sont nécessaires au ravitaillement de toute la population du camp. Enfin, une dernière cause à ces problèmes – la plus importante – est la rareté des aliments même, rareté qui s’amplifie alors même que le nombre d’internés ne cesse d’augmenter. Là encore, ce problème ne fait que s’aggraver durant toute l’existence du camp. Le problème du ravitaillement est donc réel dans le camp ; et tous – aussi bien les internés que les personnes responsables du camp – ont conscience que la nourriture est insuffisante et déséquilibrée.

Des nomades qui souffrent du froid

Aux pénuries alimentaires s’ajoutent, en hiver, les pénuries de combustibles. Non seulement de nombreux bâtiments de La Forge sont inchauffables de par leur nature même, mais, comme le constate le Capitaine fin décembre 1940, il est de plus en plus difficile de trouver des combustibles pour le camp. Les internés protestent alors, telle Mme DUCHENE fin décembre 1940.

Cette situation est d’autant plus pénible que l’hiver 1940 – 1941 est un hiver très rude. Début janvier 1941, les nomades doivent faire face à la gelée, puis à la pluie ; et la neige arrive début février. Le beau temps ne revient qu’à la mi-juin, soit six mois après que le Capitaine ait constaté le manque de combustibles.

Rapidement, une nouvelle pénurie vient encore aggraver la situation : la pénurie en vêtements et couvertures. Constatée début mars 1941 par le Capitaine, cette pénurie dure elle aussi jusqu’à la fermeture du camp, et ce malgré l’intervention du Secours National et d’une assistante sociale.

Des problèmes d’hygiène. Un environnement malsain

Concernant ce camp, le choix de son emplacement même a été décisif. La Forge est une ancienne usine où l'on travaillait le minerais de fer, réutilisée ici dans le but de concentrer des nomades. Sa cour, recouverte des scories des fours, est inondée à la moindre pluie du fait que le ruisseau qui s’y trouve déborde. Or, les deux hivers passés à La Forge sont des hivers extrêmement pluvieux. Ainsi, durant les dix-neuf mois d’existence du camp, les nomades vivent plus de treize mois dans un camp insalubre car boueux.

L’habitat dans lequel vivent les nomades n’est guère préférable. Certains vivent dans de grands bâtiments sans toitures, donc impossible à chauffer ; et d’autres vivent entassés à dix ou douze dans leurs roulottes. Et, dès septembre 1941, tous logent dans des baraques de type Adrian, entassés les uns sur les autres.

Aux problèmes engendrés par le choix du site et par l’état de l’habitat s’ajoutent les problèmes liés au manque de matériel sanitaire. Aucun système de douches, de désinfection et d’étuvage n’existe à La Forge. Deux lavabos sont installés, mais seulement en septembre 1941. Et, tout comme les WC, ils sont en nombre insuffisants. Ainsi, rien n’est fait pour permettre aux nomades d’avoir une bonne hygiène corporelle, et les maladies arrivent rapidement.

Les maladies

Les maladies arrivent parfois de l’extérieur. En effet, à leur arrivée au camp, certains internés sont déjà malades. Dans un premier temps, ces maladies restent bénignes. Mais, dès mai 1941, les premiers politiques arrivent au camp, amenant avec eux une maladie bien plus dangereuse : la tuberculose. Huit mois plus tard, deux cas de tuberculose sont diagnostiqués chez les nomades.

D’autres maladies apparaissent suite à l’ouverture du camp, en raison de l’insalubrité même du lieu. Ce sont majoritairement des maladies de peaux. Ainsi, poux et lentes envahissent le camp ; et gales et impétigos sont diagnostiquées en grand nombre. A ces maladies s’ajoutent celles liées au froid – tels les rhumes et les bronchites –, qui touchent principalement les jeunes enfants.

Dès janvier 1941, des maladies liées au déséquilibre alimentaire font leur apparition : de nombreux enfants sont pris d’entérite, alors que les adultes sont pris d’embarras gastriques.

Enfin, d’autres maladies circulent qui ne touchent que les nomades, et ce probablement en raison de la grande quantité d’enfants présents parmi eux. De fin mars à début mai 1941, une épidémie de varicelle ravage l’îlot nomade. Elle est suivie d’une épidémie de coqueluche, à laquelle succède rapidement une épidémie de rougeole.

La mortalité

Si les maladies touchant les nomades sont rarement mortelles, certaines finissent parfois tout de même par une fin malheureuse. Ainsi, de novembre 1940 à mai 1942, au moins dix-huit nomades décèdent au camp de La Forge – Choisel. Les enfants en bas âge sont les individus les plus touchés par cette mortalité puisque, sur les dix-huit décès recensés, on trouve dix enfants âgés de dix-huit jours à trois ans. Les plus faibles périssent donc.

Le personnel civil du camp admet sans problème cet état des choses. Mais, à ces yeux, ce ne sont ni les problèmes de ravitaillement, ni les problèmes sanitaires qui sont la cause de cette mortalité. Seuls les parents sont responsables de la mort de leurs enfants. En effet, les nomades se montrent très méfiants envers les gens qu’ils considèrent comme responsables de leur internement : les Allemands, mais surtout les Français. Et ils refusent donc souvent que leurs enfants se fassent soigner à l’infirmerie ou à l’extérieur du camp. Mais ils s’inquiètent du sort de leurs enfants : ils n’hésitent pas en effet à demander qu’un médecin vienne de l’extérieur ausculter leurs enfants en leur présence, et ce à leurs frais. Cependant, pour les personnes responsables du camp, les nomades sont des parents indignes qui ne s’intéressent guère à leurs enfants.

Un camp réputé dur. Une opinion partagée par tous

Les internés ont tout à fait conscience de vivre dans un camp "dur", en partie grâce aux quelques lettres que certains internés reçoivent de leurs familles, internées dans d’autres camps, et qui permettent aux internés d’établir des comparaisons. Mais, plus que les rares courriers que les nomades reçoivent, ce sont les conditions de vie elles-mêmes qui font que les nomades ont conscience de vivre dans un camp difficile.

Le Capitaine LECLERCQ a lui aussi conscience que les conditions de vie à La Forge sont plus difficiles qu’ailleurs. Mais, pour lui, il ne faut pas tenter de modifier cet état des choses, car si les conditions de vie sont effectivement plus dures à La Forge, elles ne sont pas intolérables pour autant puisque « […] les nomades sont traités ici [à La Forge] avec humanité ». Cependant, dès juillet 1941, le Lieutenant MOREAU sait reconnaître que les nomades souffrent beaucoup.

Enfin, les personnes extérieures au camp ont-elles aussi conscience que les conditions de vie sont plus difficiles à La Forge que dans d’autres camps de nomades. Ainsi, fin 1941, une assistante sociale, venue visiter le camp quelques jours plus tôt, écrit ceci : « Dans cet immense taudis […] vivent des êtres humains […]. Cette description du camp ne traduit pas la compassion qu’en ressent le visiteur ».

Cependant, si le camp de La Forge est réputé chez certains pour ses dures conditions de vie, il est réputé pour sa sévère discipline chez d’autres. Si bien que, en mai 1942, le préfet d’Ille-et-Vilaine envoie au camp de La Forge une des familles nomade internée au camp de Rennes, afin de « dompter leur caractère sauvage ».

Une discipline stricte

Dès leur arrivée au camp, les nomades sont occupés à de multiples tâches, le travail étant ici le moyen de les rééduquer en leur inculquant les codes de la société. Les hommes sont tout d’abord employés à l’aménagement et à l’entretien du camp, alors que les femmes s’occupent de la préparation des repas. Dès avril 1941, les hommes peuvent aussi travailler à l’atelier de vannerie ou au potager. Mais, suite à leur retour à La Forge, ils sont de nouveau astreints à s’occuper de l’entretien du camp.

Il est intéressant de constater que les nomades ne sont pas traités de la même manière que les politiques. Alors que les premiers sont occupés à des travaux d’entretien à longueur de journée, les seconds s’organisent différents cours, n’oubliant pas d’y intégrer un peu d’éducation physique. Ainsi, les tâches d’entretien quotidiennes ne durent pas plus de deux heures et demie chez les politiques, alors qu’elles durent sept heures quarante-cinq chez les nomades.

Les internés qui refusent de se soumettre à la discipline sont envoyés dans le local disciplinaire qui existe au camp. Là encore, les nomades souffrent plus que les autres internés, car ils sont punis plus fréquemment. Ainsi, en mai 1941, quinze des dix-neuf punitions données concernent ces nomades. Trois mois plus tard, en août, douze des dix-neuf punitions touchent cette catégorie d’internés.

Le camp pour nomades le plus dur durant sa période d’existence ?

Le camp de La Forge peut effectivement être qualifié de "camp le plus dur" durant sa période d’existence, tout du moins sur le plan sanitaire. Non pas que les conditions sanitaires des autres camps aient été parfaites, mais il semblerait que le camp de La Forge ait cumulé à lui seul tous les problèmes existant dans les autres camps. Ainsi, tout comme le camp de Montsûrs, il est inondable. Tout comme ceux de La Morellerie et des Alliers, les bâtiments sont dégradés. Tout comme le camp de Barenton, La Forge ne possède ni électricité, ni eau courante. Et tout comme celui de Linas – Montléry, La Forge est inchauffable.

Le camp de La Forge est aussi l’un des deux camps les plus durs de son époque sur le plan disciplinaire, car il possède un local disciplinaire. Le seul autre camp pour nomades à disposer de ce genre de local dès 1941 est le camp de Poitiers, dans la Vienne. Ces deux camps ont pour point commun la mixité des populations qui y sont internées. En effet, le camp de Poitiers "héberge" non seulement des nomades, mais aussi des Espagnols et des Juifs. Dans ce camp, les Allemands sont donc présents, tout comme ils le sont à Choisel du fait de la présence des politiques. Et la discipline est de mise dans ces deux camps, d’où la présence d’un local disciplinaire.

Des actions quotidiennes

A La Forge, les nomades se montrent très remuants. Régulièrement, ils vont se plaindre de l’arbitraire de leur internement ou des mauvaises conditions de vie existant au camp. Aux plaintes s’ajoutent rapidement les requêtes. Certains internés demandent parfois des permissions de sorties, ou des permissions de visites. Cependant, fin mars 1941, une requête d’un genre différent est formulée par les nomades. Ils demandent à pouvoir assister au service religieux dominical. Ils souhaitent aussi que soient organisés le catéchisme et la classe pour les enfants. Mais la Kommandantur de Nantes refuse au prêtre l’entrée du camp, et les classes ne sont instaurées qu’en avril 1942.

Constatant que leurs nombreuses plaintes et requêtes restent globalement sans résultats, les nomades s’agitent d’avantage. Certains refusent de travailler, d’autres encore d’obéir. Certains tentent même de pousser leurs congénères à la révolte, sans succès.

Certains nomades font plus que s’agiter et protester : ils s’évadent. Ils sont les premiers à donner l’exemple aux autres internés. Au total, sept nomades s’évadent de La Forge – Choisel, dont une femme ; cinq sont finalement retrouvés.

Les demandes de libération

Si certains n’hésitent pas à recourir à l’évasion pour quitter le camp, d’autres choisissent de privilégier la voie légale : la demande de libération. De novembre 1940 à mai 1942, ces demandes sont très nombreuses : soixante dix-huit demandes ont été recensées dans les dossiers de la sous-préfecture de Châteaubriant et du cabinet du préfet. Dix-huit sont formulées par les intéressés eux-mêmes ; les autres sont formulées par un avocat ou par leurs familles.

Les demandes de libération obtiennent généralement des réponses tardives, le chef de cabinet faisant procéder à de nombreuses enquêtes avant de donner son avis. Cependant, la décision finale ne lui appartient pas : pour pouvoir libérer un interné, il faut obtenir l’accord des autorités allemandes. Dans un premier temps, ces autorités sont loin d’autoriser les sorties. Cependant, rapidement, les internés politiques deviennent plus intéressants, et les autorités allemandes décident alors de faire libérer certaines familles foraines. Ainsi, début novembre 1941, cent dix-sept forains sont libérés sur ordre allemand.

Afin de simplifier l’étude des demandes de libération, un nouveau système remplace la longue suite d’enquêtes dès décembre 1941. Une enquête de moralité est alors effectuée sur chaque interné adulte. Il ressort de cette enquête que seuls trente-cinq des cent onze adultes présents au camp sont libérables. Ainsi, dorénavant, le chef de cabinet donne son avis en fonction des résultats de cette enquête. Cependant, les autorités allemandes restent les dernières à décider.

Une fois libéré, l’intéressé n’est pas pour autant libre de ses mouvements. Les libérations sont toujours obtenues sous certaines conditions, et il est nécessaire que les libérés se fassent discrets.

Il n’est donc pas aisé pour les internés d’obtenir leur libération, leur dossier passant dans de nombreuses mains. Cependant, selon les archives de la sous-préfecture de Châteaubriant et du cabinet du préfet, quarante-quatre individus et vingt-deux familles complètes sont libérés de novembre 1940 à mai 1942. Mais, bien que considérables, ces chiffres ne cachent pas pour autant la réalité de la fermeture du camp. Ainsi, alors que certains nomades ont obtenu leur libération, deux cent cinquante-sept sont envoyés à Mulsanne où ils restent internés.

Date de création : 05/04/2009 @ 15:09
Dernière modification : 05/04/2009 @ 15:09
Catégorie : La vie du Camp
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